19.01.2011
“De l’usage du monde”
« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même. On croit qu'on va faire un voyage,
mais bientôt, c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait”. (Nicolas Bouvier, L’usage du monde, 1963)
(Carole et une petite fille Pnong)
Le mois de janvier amène avec sa douceur certes une flopée de touristes, mais aussi des visiteurs pour les bambous, pour moi ce fut CAROLE.
Il y a quelques années nous étions en hypokhâgne, et nous refaisions le monde, Saint-John Perse du soir, nous rêvions diplomates, écrivains, au Panthéon.
Lors, Carole, ambitieuse part défier les institutions financières hongkongaises. Toutefois, Carole, nomade, s’est éprise de Nicolas Bouvier, nautonier de ses aventures, et volant vers l’extrême orient, son avion en chemin s’est posé au Cambodge.
Nous choisissions pour échapper à la pollution de Phnom Penh les monts velus du Mondolkiri…
Journal (extraits)
11 janvier 2011- Chutes de Bousra
Mondolkiri, forêt de monts venteux dans la fraîcheur matinale. Départ pour la découverte des chutes de Bousra. Nous y pique-niquons au bord de l’eau avec Monsieur Botta LONG et son épouse, khmers de France. Poisson, fruits frais, du riz, le bruit des chutes d’eau, conversations en Khmer, en Français, Carole dessine. Descente jusqu’au bas de la cascade dans des escaliers perchés dans le vide, drôles d’Indiana Jones dans une jungle de liane. Nous contemplons la beauté de ces roches majestueuses où sont perchés des arbres centenaires. Tonnerre de la chute, chant des oiseaux, silence des arbres, nous visitons une salle de bal, où tout est vert et cristal.
Le spectacle des ordures laissées là par des pique-niqueurs sans gène nous désole. Nous improvisons un pack « éco-friendly » écrasant à coup de pied canettes et bouteilles d’eau que l’on glisse dans un carton. Poubelle de fortune qu’il me faut hisser jusqu’au sommet. Ces mains encombrées me valent une belle chute à flanc de roc, et quelques bleus en souvenir.
Visal, notre motodop nous raconte le calvaire des minorités Pnong saignés par les spéculateurs. Dans les
villages Pnong nous nous sentons intruses, « Barang aux proportions exagérées ». Nous longeons des plants d’hévéa avant de rejoindre la plantation et les fleurs de café qui sentent aussi bon que le Jasmin. Un jardinier perfectionniste nous montre son labyrinthe de boutures : cinq cent par jours.
Je passe le reste de ma soirée, dans une boutique tenue par des Pnong* khmérisés, avec qui je devise gaiement.

12 janvier 2011 « Chi dombraïn »
Nous partons d’un village Pnong juchées sur Shival, éléphante septuagénaire, guidées par notre petit conducteur Pnong. Lui, âgé de 35 ans, haut comme trois pommes, mène sa bête, animal chéri, compagne de toujours avec souplesse et un talon vigoureux. Il parle un peu Khmer, je parle un peu Khmer nous nous comprenons à demi-mot. Nous nous enfonçons dans la forêt, quittant la poussière de latérite, pour une cathédrale majestueuse de feuilles, ocres, rouges, jaunes et vertes. Un édifice de branches et de lianes entrelacés, union amoureuse des branches aux arbres, des feuilles aux racines. Communion silencieuse dans la majesté de ces bois envoutant. L’on n’entend là que le chant des oiseaux et sourdre l’eau vive des rivières tortueuses sur le roc gris.
Nous nous arrêtons déjeuner au bord d’une cascade qui a fait son nid comme un oiseau joyeux
dans le roc perché d’arbres gigantesques. L’eau pure coule vivifiante et fraiche. Nous élisons domicile, sur la roche, lasses, laissant le soleil brunir nos peaux. Une pluie de feuilles virevolte depuis les arbres qui se déshabillent à la saison sèche. Des couleurs pareilles à l’or et à la latérite rouge viennent effleurer le sol.

L’heure du bain sonne pour Shival, son petit maître affairé la pousse à l’eau, et délicatement fait rutiler sa peau de poivre, craquelée par le temps. L’instant est délectable. Le soleil n’est qu’à nous.

enfants Pnong au village
Avant que le jour ne diminue, nous regagnions le village Pnong, buvons du vin de palme chez nos hôtes à l’ombre des grandes huttes de paille, accompagnées des rires des enfants. Nous dînerons ce soir à la plantation de poivre, cuisine aux arômes épicés.

13 janvier 2011 -Cascade de Romanear
En route pour les chutes de Romanear, nous chevauchons des motos toussotantes. Les monts pelés sont désolés, noircis par les feux des hommes criminels. Ils ont perdu leur chevelure moutonnante et onctueuse
d’arbres. Il ne reste que le rouge de la terre, la poussière, la paille, les herbes folles, et le noir funeste.
Romanear est un coin de repos, loin de tout, loin des hommes. Eau jaillissante sur le roc, ruisseau barré d’arbres morts, je m’endors sur un tronc entre deux eaux. Puis nous décidons de nous baigner. A l’abri des sous-bois, nous glissons dans l’eau, et nageons jusque sous la cascade, pour ressentir le délice enivrant d’être poussées par la force de son jet.
Le chemin du retour nous offre à nouveau le spectacle des monts chauves. Il nous laisse perplexes. Nous avons vu des forêts si belles au Mondolkiri, peut-on laisser la Nature aux mains des hommes et de l’appât du gain prédateur ?
Carole règle à nouveau ses problèmes de visa pour Hong-Kong dans un café internet. Sen Monorom n’est qu’une vaste rue quelconque, et cafardeuse. Je retrouve ma boutique et mes Pnong, la chaleur d’une conversation, en attendant.
14 janvier 2011 – Kompong Cham
Départ avant le jour pour Kompong Cham, la route est belle, loin de Sen Monorom, les monts ont retrouvés leur couverture d’arbres velue et soyeuse. Puis nous retrouvons bientôt la plaine et ses palmiers à sucre perchés sur les rizières.

Kompong Cham est un joli bourg qui borde le Mékong sur son flanc Ouest. Dans cette ville paisible, quelques vestiges coloniaux, des alcôves aux courbes simples, des couleurs pastelles et des vollets de bois patinés cotoient les dorures tape-à-l'oeil et les dimensions aberrantes des nouvelles demeures des Khmers fortunés.
Nous visitons « Vat Prokom », pagode kitsch et clinquante encastrée dans la pierre ancestrale d’un temple pré-angkorien. Carole dessine, je m’entretiens avec les vieilles de la pagode, on me lit mon avenir. Les enfants bonzes passent, fantômes safran fuyant entre les pierres centenaires.

Au point du jour, nous empruntons le pont de bambous sur le Mékong, pour pénétrer une petite île au charme exquis, des chemins ombragés, bordés de maisons de bois authentiques, et d’ibiscus. Les enfants nous accompagnent, l’heure est douce, le soleil est timide prêt à se coucher dans le lit du Mékong.

Kompong Cham à le charme des villes de province où la vie s'écoule paisiblement. La nuit ne laisse pas les rues en sommeil, le rythme est vivant mais serein. Sur les bords du Mékong, on y danse tous en ligne.
15 janvier 2011 – séparation
Il est temps de se dire « au revoir », Carole prend un bus pour Siem Reap, je rentre retrouver mes jeunes à Phnom Penh. Les filles se font une joie de mon retour « Mummy we missed you so much », nous déjeunons toutes ensembles. Au centre, les garçons défilent dans mon bureau, ils ont tous des questions, tous besoin de conseil, la vie reprend son court. Demain c’est le tournoi de sport, les champions sont fébriles. Il est bon de voyager avec une vraie amie, il est bon aussi de retrouver un quotidien que l’on aime.

Carole avec mes filles à Phnom Penh
*les Pnong sont une minorité ethnique aborigène du Cambodge vivant dans la province du Mondolkiri, ils ont leur propre langue : le Pnong.
02:44
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Commentaires
Un autre visage du Cambodge cela a l'air magnifique
Écrit par : maman | 19.01.2011
Merci pour ce beau voyage ! Un jour peut-être j'aurais la joie de voir de mes propres yeux ces merveilles.
Écrit par : Solenne | 20.01.2011
superbes photos, super récit
Écrit par : greg | 21.01.2011
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